LES ANGES (LES ENJEUX) DE LA TRADUCTION – le 30 juin 2018

Après la présentation de mon livre TRADUIRE LA PSYCHANALYSE. INTERPRÉTATION, SENS. TRANSFERT (Toulouse, Érès, 2017) : “Tschann Libraire & les Éditions érés ont le plaisir de vous inviter à rencontrer Nestor Braunstein à l’occasion de la parution de Traduire la psychanalyse interprétation, sens et transfert en compagnie de Pierre Eyguesier et d’ Anne Dufourmantelle en présence de son traducteur Jacques Nassif le dimanche 5 Mars 2018 – Tschann Libraire 125 boulevard du Montparnasse, Paris”, j’ai reçu l’honneur d’une nouvelle invitation, cette fois de la prestigieuse institution Le Cercle Freudien dont la participation est reproduite ci-dessous

LE CERCLE FREUDIEN – RENCONTRES SUR LE THÈME DE LA TRADUCTION

DANS QUELLE LANGUE TRADUIT-ON?  92bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris.

À l’occasion j’ai présenté et participé à la discussion du texte sur les enjeux et les anges de la traduction (remerciements y sont donnés à ceux qui m’ont aidé à la traduction: Jacques Nassif et Daniel Koren) qu’on peut lire à continuation

LES ANGES — LES ENJEUX DE LA TRADUCTION — DE L’ADAPTATION

Je commencerai par raconter une drôle d’anecdote, laquelle a amené au bizarre intitulé de mon, de nôtre, exposé. Invité par l’ami Guy Dana à participer à une journée qui explore les réponses à la question: “Dans quelle langue traduit-on?”, et à partir de la présentation récente de mon livre “Traduire la psychanalyse. Interprétation, sens et transfert” (Paris, Erès, 2016), je me préparais à aborder un sujet nouveau pour moi qui dérivait de celui-ci, qui est celui de l’adaptation et des adaptations comme façons de traduction, de translation, transport, transfert, métaphore si vous voulez. Je précise: de l’adaptation d’oeuvres d’un moyen d’expression à un autre: romans ou biographies adaptées au cinema, pièces de théatre ou partitions musicales, d’opéra, etc. Et je ne voudrais pas perdre de vue une forme qui nous est particulièrement chère: la connexion entre le verbal, adapté à la répresentabilité dans les rêves, tels qu’ils sont offerts à l’écoute du psychanalyste, et les modes par lesquels le récit qui s’entend est transformé dans le cadre de la séance pour arriver à une interprétation-traduction qui implique la construction ou, mieux, la déconstruction de ce récit, abscons et intraduisible en apparence. Travail de déchiffrage, déchiffrage de la jouissance chiffrée dans le rêve, comme nous l’avons dit à maintes occassions.

Ma première intention, qui était d’aborder la question de l’adaptation entre “genres” différents (incluyant aussi la question des genres masculin, féminin, neutre, et d’autres s’il en ait – et non seulement “la loi du genre” chère à Derrida), s’est vu dévoyée par la proposition de titre communiqué par Jacques Nassif au téléphone, comme on vous l’a déjà raconté. Nassif me fait savoir que mon exposé portera sur “Les enjeux de la traduction” que j’entends comme “les anges de la traduction”. Je dois m’avouer et vous avouer que je suis plus à même à la lecture des mots que dans l’écoute de la parole, plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’une langue étrangère. C’est un avatar fréquent dans la vie des traducteurs: il est probable que l’un d’eux n’ait jamais entendu parler le latin sans que cela soit un empêchement pour traduire Cicéron.

Continuons avec le récit de l’anécdote: au moment même de la conversation avec Jacques Nassif je suis enthousiasmé par une découverte intéressante. Celui qu’on peut considérer comme le logicien le plus important depuis Aristote, Kurt Gödel, dans les années de son exil aux Etats-Unis et sans rien connaître de l’oeuvre de Georges Bataille (sujet que nous avons abordé tant des fois avec Jacques Nassif dans notre dialogue ininterrompu), Gödel donc, faisait une conjecture sur laquelle il n’a jamais rien publié: qu’il existe dans le cerveau un organe spécifique, l’épiphyse, dont la fonction serait la saisie d’objets abstraits, étrangers aux sens, et en particulier les objets mathématiques; cet organe est un oeil pinéal sur lequel agissent anges et démons. Dans ses manuscrits Gödel affirme que ces anges et démons, intemporels et incorporels, sont des êtres vivants qui tournent autour de l’oeil pinéal en établissant des contacts avec d’autres régions du cerveau et rendent manifestes certains objets inertes de la science mathématique qui deviennent accesibles à l’esprit. Je précise: je dis ‘esprit’ parce que dans la langue française, comme dans la langue allemande, il n’existe pas le nom “mente”, “mind”, si nécessaire pour s’épargner des équivoques lorsqu’on traduit Freud et Lacan. Cette absence est une autre forme de démon de la traduction, qui impose à nos anges de chercher des équivalents comme esprit, âme, entendement, nous, psyché et nous amène fréquemment à trébucher dans nos efforts pour traduire.

On comprend bien pourquoi dans ce contexte j’ai pu entendre “les anges de la traduction”. A ce moment-là je suis enthousiaste et lui réponds que je suis d’accord, que nous pouvons parler du lien entre l’idée cartésienne de l’épiphyse comme organe charnière entre le corps et l’âme, et trois dérivés insolites de cette idée: (1) la nouvelle de H.G. Wells ‘The stolen body’ où apparaît l’idée que nous avons tous, Deep in our brain, un oeil pinéal; (2) le fantasme de l’oeil pinéal, qui est fondamental même s’il apparaît seulement dans des manuscrits inédits du vivant de Bataille, intimement lié à son ‘Histoire de l’oeil’, et qu’on peut lire dans l’édition de ses Oeuvres Complètes publiées chez Gallimard, et enfin (3) l’idée de Kurt Gödel d’un oeil qui saisit l’existence réelle d’anges et démons qui tournent comme un tourbillon autour de nous et permettent à ce sixième sens, qui est la raison, de saisir des objets inaccesibles aux sens, sans corrélat cerebral, qui dépassent nos capacités d’apréhension. Pour Gödel “la raison est l’unique organe avec lequel l’homme peut percevoir les choses mêmes, pas seulement en image” et il souligne que “les objets mathématiques sont saisis par des anges desincarnés”. On peut supposer que Wells, Bataille et Gödel connaissaient l’hypothèse cartésienne et disposaient des connaissances de leur époque sur le cerveau; mais ce qu’ignoraient tous les trois c’est qu’ils partageaient, du moins dans sa formulation verbale, un fantasme (on sait bien que les fantasmes ne sont pas équivalents ni comparables entre les sujets, même s’ils sont supportés par la même formulation verbale, ce qui vaut aussi pour le proverbial Ein Kind wird geschlagen). Welles, Bataille et Gödel partageaint un certain fantasme ésotérique, idyosincrasique, celui de l’oeil pinéal, que leur permettait d’accéder à des réalités suprasensibles, des incorporels comme disaient les stoïciens, précurseurs en cela, comme en bien d’autres choses, de l’idée lacanienne de l’objet @, situé hors-corps.

D’où le titre de notre table: Les anges (avec ses démons – nous ajoutons) et les enjeux de la traduction. Je prendrai de manière littérale la proposition de Guy Dana: Dans quelle langue traduit-on? Mais non sans évoquer mon intention originale qui n’est pas réthorique.

D’abord, tout exposé ou conférence suppose et même impose que l’orateur s’adapte à l’image qu’a le public de ce qu’il va entendre et prenne en compte ce qu’on attend de lui. Egalement, il y a des exceptions, le traducteur s’adapte au lecteur en créant l’image de ce qu’il imagine que son texte représente dans la langue-cible par rapport à l’original de la langue-source et de ce qui sonne et résone chez le lecteur potentiel lorsqu’il reçoit le produit de sa tâche. La traduction est un pont entre deux textes et son auteur est, pour cette raison, un pontife, presque souverain. Quelque chose de semblable se produit dans l’expérience de la psychanalyse: on suppose, en général à tort, que l’analysant ne doit pas adapter son discours d’associations “libres” à ce qu’il fantasme, croit ou sait des attentes de l’analyste. Mais nous savons également que ce n’est pas ainsi que les choses se passent, et que non seulement avec l’analyste mais aussi dans le monologue intérieur le refoulement provoque toutes sortes d’adaptations, traductions, trahisons de la conscience avec elle-même. Si ce n’était pas le cas, n’existeraient pas les Signorellis de l’inconscient.

Infinis seraient les sentiers qui pourrait emprunter désormais un discours sur l’adaptation en psychanalyse: la transformation des pensées latentes en images oniriques, le passage du souvenir du rêve à son récit, l’interprétation selon les modalités et la formation de l’analyste , ainsi que l’intervention de son désir dans son écoute, ses silences, ses énoncés. Une autre voie consisterait à commenter le destin du concept d’ “adaptation”, si critiqué par nous tous en voyant le rôle qu’elle occupe dans l’ego-psychology, où elle représente la voie officielle pour l’IPA d’alors et peut-être aussi d’aujourd’hui, ainsi que dans les thérapies comportamentales. Une autre voie encore serait celle de considérer le rapport d’adaptation qu’il y aurait entre le savoir psychanalytique et les enseignements apportés par les modernes “neurosciences”, ce qui aboutit à engendrer cette créature, aussi hybride et stérile que la mule, denommée “neuropsychanalyse”; celle-ci prétendant se présenter comme une voie d’issue face aux apories et aux cul-de-sac cliniques et techniques avec lesquels la psychanalyse contemporaine trébuche, aussi bien dans sa théorie comme dans sa pratique, et qui se voit ou se sent contrainte à s’adapter à un milieu de plus en plus hostile à son enseignement et à sa pratique.

Un autre chemin, plus fécond et intéressant, serait celui d’explorer la relation entre la psychanalyse telle qu’elle a été orientée par les sciences pivots qu’ont été dans leur temps la linguistique structurale et l’anthropologie et sa transformation lors du passage au post-structuralisme après 1968, ou comment le discours de Lacan éprouve une dissumulée transformation qu’on ne peut désigner autrement que comme “adaptative” lorsqu’apparaissent et se répandent des enseignements qui s’appuient, sans doute, dans ses propres écrits et séminaires. Ces nouveaux discours imposent de modifier des thèses fondamentales et solidement enracinées, comme celle de “l’inconscient structuré comme un langage”. Concrètement je fais ici référence aux ouvrages sur la lettre et l’écriture publiés par Derrida, Nancy et Foucault dans les années 1960, et puis, en 1972 l’Antioedipe. Capitalisme et schizophrénie de Deleuze et Guattari. C’est la période où Lacan trouve que le langage dont il dispose est insuffisant pour exposer ses nouvelles directions et orientations. S’impose alors la création de néologismes et de nouvelles acceptions pour certains mots usités: la passe, desêtre, j’ouis-sens, lalangue, linguisterie, sinthome, parlêtre, troumatisme, une-bévue, LOM, y a d’l’un, etc. Nous sommes face à une vraie novlangue qui fonctionne parfois comme des nouvelles outres pour un nouveau vin, et parfois comme un breuvage peu buvable pour les étrangers aux écuries lacaniennes, un langage de guetto pour ceux qui ne sont pas habités par les anges et les démons de la traduction et qui ont préféré ignorer les enjeux du nouveau enseignement topologique qui accompagne et qui est sous-jacent à cette exhubérante efflorescence des néologismes.

Et en parlant des néologismes de Lacan dans cette journée consacrée à la traduction, je voudrais faire une référence à un sintagme essentiel dans l’enseignement de Lacan: “sa seule vraie invention” comme il l’a appellée en 1974. Ici je fais référence à l’objet petit a. Ce sintagme, présent depuis 1963 (Séminaire X – L’angoisse) n’est pas un néologisme étant donné que ses trois termes peuvent se trouver dans n’importe quel dictionnaire. Cependant, personne ne l’écrit d’une manière indissociable de la lexicographie courante, et quelques psychanalystes bien connus ont manifesté leur opposition et ont réussi à faire barrage à ma proposition lorsque j’ai proposé dans une publication prestigieuse de l’écrire de manière néologique en utilisant l’écriture @: objet @. Je veux persister dans mon effronterie en convoquant des citations sans équivoque de Lacan lui-même: “Si un sujet analysant glisse dans son discours un néologisme comme je viens d’en faire [ce jour-là c’était: varité], ce n’est pas une raison pour croire automatiquement que ce soit le réel. Le néologisme apparaît quand ça s’écrit”[1]. J’insiste sur ce point: le néologisme ne surgit pas de la parole mais de l’écrit, et c’est pourquoi j’ai dû justifier mon innovation typographique, étrangère à la tradition lacanienne et à la lettre elle-même telle que Lacan l’a toujours utilisée. Ma proposition, pour me référer à cet objet, est : @, un a minuscule suivi par une queue ou spirale, arrobase, en nos langues romanes. Dans ce cas-là, le « a » reste enfermé dans une lettre « o », le « o » d’objet, inachevé, non fermé. Ce signe typographique est aujourd’hui d’usage généralisé, il est présent dans toutes nos « machines à écrire » d’aujourd’hui. Il n’a pas un son qui lui soit propre (il est a-phonique, une pure lettre) un son qui pourrait conduire aux équivoques signifiantes que l’on trouve, sous des formes différentes, dans chaque langue : la lettre « a » est une préposition en espagnol (voy a casa [je vais chez moi]), une manière de conjuguer le verbe « avoir » en français (il a), un article indéfini en anglais (a something), un article défini de genre féminin en portugais (a mulher), une note musicale en allemand, etc. Le @, tel qu’il correspond à sa signification, manque d’image spéculaire car il est simplement une « place », fait particulièrement évident en anglais où ce que nous appelons « arrobase » se lit : « at ». La notation @ aurait été impensable lorsque l’objet « a » fut « inventé » par Lacan. Il me semble que les avantages de l’utilisation de l’écriture @ dans les textes lacaniens sont évidents. Celui qui lit @ sait qu’il est dans une autre algèbre : celle de Lacan. Et qui, en tant qu’écrit, est un vrai néologisme, idiosyncrasique, comme Lacan en aurait voulu. (Je prends volontiers le risque du potentiel).

Dans quelle langue traduit-on le texte lacanien de ses derniers séminaires parsemés de néologismes et d’expressions contraires aux usages réguliers de la langue française? Il ne fait pas de doute qu’il faut respecter le dire original du maître créateur des néologismes ; le traducteur dans une autre langue aura à chercher et produire d’autres néologismes alternatifs qui soient conséquents avec l’esprit de sa langue-cible. Cela semble parfois facile. Par exemple : linguisterie, en suivant le paradigme de « camaraderie » ou « horlogerie » devient sans heurt (en espagnol) « lingüistería ». Pourtant, si le traducteur en espagnol ou celui qui transcrit le séminaire et « établit » son texte à partir de l’enregistrement entend le nouveau vocable, il pourrait lui venir, en fonction de l’homophonie, de l’écrire comme « linguhystérie » et, même au-delà des insondables « intentions » de Lacan lorsqu’il forgea le néologisme, il (le traducteur) peut considérer que cette innovation surimposée implique le compromis du corps, la conversion somatique, ce que la tradition a incorporé comme l’histoire (ou l’hystérie) des équivoques autour du terme d’hystérie. En versant la parole dans l’écrit, peut-être avec l’interpolation d’une note au pied de page, il écrit donc (en espagnol) « linguisteria » en ôtant l’accent aigüe qui retombe sur le ‘i’ final, il crée dans l’écriture -comme Lacan d’ailleurs le demandait- un néologisme qui n’apparaît qu’à partir du moment où on l’écrit, et donc qu’on le donne à lire. Le néologisme a été multiplié par l’homophonie, ils est devenu biface: linguistería et lingüysteria. Jusqu’à quel point cela constitue un point de possible débat pour la lexicographie lacanienne ? Il s’agit d’une transgression de son enseignement ou est-ce une application conceptuelle de la lecture même du maître, quelque chose qui s’entend dans sa parole même s’il ne l’a pas signalé lui-même de manière explicite? Dans quelle langue traduit-on si l’hystérie s’infiltre dans la lingüisterie? Dans quelle langue le traduit-on lorsque l’objet a, ce syntagme, se transforme en objet @, un néologisme, et le traducteur laisse passer en silence ou commente son innovation typographique jusqu’à frôler ce point paradoxal, souligné par Borges, où l’original devient infidèle à la traduction?

En restant pour l’instant sur la “linguisterie” dans sa forme “habituelle”, ne sommes-nous pas en train de problématiser dans une sorte de ‘mise en abîme’ le fait que la traduction que doit effectuer le sujet de l’inconscient -ou parlêtre, un autre point à débattre- lorsqu’il passe ‘linguisterilement’ ou ‘linguhystériquement’ d’une lalangue originale, celle qui lui vient avec la musique des sons qu’il entend et qui lui parlent, avec les effluves de la voix qui constituent son “otobiographie” (comme néologisait Derrida en 1976)? La voix, essentiellement la voix maternelle, effluve de l’humain qui arrive et penétre par l’ouïe, n’est pas un ensemble de signifiants mais un flux sonore distillé par la gorge qui s’occupe de prodiguer les premiers soins. Ce n’est pas une langue comme celles qui se parlent “comme un langage”, mais une série de notes musicales, bruits et phonèmes sans signification qui manifestent aussi bien la jouissance de l’émetteur (l’émetrice) comme la jouissance qu’elles provoquent chez l’inerme récepteur.

Lalangue maternelle est l’objet de la linguisterie, tandis que la langue est l’objet de cette science qui s’appelle linguistique, qui avait tant enthousiasmé Lacan dans les années 1950, lors de sa période structuraliste. Lacan propose ce néologisme (lalangue) qui ne devient tel que lorsqu’il l’écrit en 1971, et dans le séminaire XX en 1973, il le remarque comme le trait qui le distingue du structuralisme: il est un thaumaturge langagier qui s’occupe de lalangue, et pas un scientifique intéressé aux langues. C’est à cette date qu’agonise l’inconscient structuré comme un langage. Il précise: “d’être ‘structuré comme un (souligné par Lacan lui-même) langage’, c’est à dire lalangue qu’il habite, est assujeti à l’équivoque dont chacune se distingue”.[2] (, p 490).

Remarquons quelque chose qui semble être fondamentale dans la pensée de Lacan mais qui n’a pas été, à mon sens, suffisamment souligné: la parenté entre deux aspects bien connus en eux-mêmes mais qui ont toujours été abordés séparément. D’une part, la métaphore paternelle, laquelle implique la substitution du Nom du Père au désir de la mère avec la conséquence de la signification phallique et la configuration du sujet comme représenté par un signifiant pour un autre signifiant, le sujet de l’inconscient, le sujet désirant. D’autre part, la réfutation du langage et de son savoir, la linguistique, en faveur de lalangue qui est la jouissance ineffable liée à la voix comme forme de l’objet @, comme source de jouissance. C’est le passage, la substitution de la linguistique (“cette élucubration du savoir sur la langue”), cette branche du savoir universitaire, ‘qui pour l’analyse ne fraye rien’, pour la linguisterie (ou linguhystérie) qui est inaccesible, comme la jouissance, à toute formalisation, à toute “science galiléenne” (J.-C. Milner).

Le déplacement est multiple:

  • du désir à la jouissance
  • de l’hégémonie du symbolique au noeud borroméen
  • du sujet de l’inconscient au parlêtre
  • de la et les langues (avec un signifiant absolu, fondement de toute signification) à lalangue
  • de la linguistique à la linguisterie
  • du Nom-du-Père (signifiant) à la voix et le regard maternelles (objet @)
  • de la signification phallique à l’au-delà du phallus dans las formules de la sexuation où les femmes se définissent comme pas-toutes et partagées entre le phallus et La femme qui n’existe pas.
  • du symptôme au sinthome (saint-homme)
  • du père comme nom au pluriel des noms-du-père et à la père-version
  • de la (les) structure(s) clinique(s) à leur dilution avec exclusion de toute nomenclature derivée de la psychiatrie.

C’est le moment où on peut revenir à notre question-pivot: Dans quelle langue traduit-on? A partir de ce que nous venons d’exposer, nous pourrions décliner plusieurs questions, car on ne donne pas une réponse à une question, on la démultiplie par beaucoup d’autres comme il est prescrit par le célèbre mot d’esprit:

“Pourquoi, à une question, les juifs répondent-ils toujours en posant une autre question ?” À laquelle un vrai juif pourra répondre –- “Et pourquoi ne le ferait-il pas?”

Est-ce que le passage de la “langue maternelle” (lalangue), à une autre langue, appelée (à tort) langue “naturelle”, est un processus de traduction-adaptation, la base essentielle de la conversion de la jouissance en désir avec la biffure de jouissance qu’elle implique?

Cette translation inclut-elle un nettoyage ou un évidement de la jouissance? Un transvaser de la jouissance corporelle aux contraintes qu’impose le fait que le désir doive se manifester comme demande?

Est-ce que le refoulement de la lalangue est un équivalent ou un mode paradigmatique de l’Urverdrängung, refoulement du désir de la mère, transmis par lalangue maternelle, pour être balayé de la vie du sujet?

Ce sont les vestiges de lalangue maternelle qui constituent l’inconscient appelé, dans la novlangue des années 1970, le parlêtre et l’une-bévue?

Quel rapport entretiennent la lalangue et ses effets de lalation fondatrice, avec les écrits plus ou moins inspirés des dénommés psychotiques: ceux d’Hölderlin (comme Scardanelli) après le naufrage auquel il a été amené après sa traduction de Sophocle?

Avec la Grundsprache de Schreber, annoncée comme “rayons divins” dans ses Denkwürdigkeit eines Nervenkranken publiées en 1903, s’exprimant comme il le dit lui-même dans: “un allemand un peu ancien mais néanmoins vigoureux, caractérisé par une grande richesse en euphemismes”? –Remarquons alors que ce que Freud appelle “l’inconscient’, Schreber l’appellerait “langue fundamentale”, comme Freud lui-même le reconnaît en fait dans une note en bas de page (ref. fr.)

Quelle rapport avec le langage d’Artaud, cet insurgé du corps qui abrite l’idée concomitante du corps-sans-organes, pour ne citer que quelques uns des traducteurs psychotiques les plus connus?

Quelle relation entretient la langue dans laquelle on traduit et la lalangue dans laquelle l’écrivain s’est formé et qu’il est parvenu à presque oublier: le gaélique de Joyce, le polonais de Conrad, l’yiddish et puis l’allemand de Appelbaum, l’anglais des sonets de jeunesse de Pessoa qu’il traduisit lui-même au portugais, le ladino de Canetti jusqu’à parvenir à sa “langue absoute”, l’yiddish et le tchéque de Kafka, les dialectes et langues bâillonnées comme le náhuatl et d’autres langues indoaméricaines, le sicilien, le québecois, le résilient catalan, etc.?

Et comment traduire les incomptables écrits de la folie de savants comme Newton, Swedenborg, Cantor, Fechner, Gödel?

Quelle est la présence de lalangue chez chacun d’eux et comment en faire la traduction? En créant parfois une nouvelle lalangue qui innove et renouvelle la langue-cible, comme fit Hölderlin en traduisant Sophocle?

Ou la “tentative anti-grammaticale contre Lewis Carroll” de Antonin Artaud lorsqu’il traduit, adapte et déconstruit des fragments de Through the Looking Glass?

Est-ce que ce ne sont pas là des exemples de la jouissance du traducteur se cognant contre les murs de l’impossible, en les perçant pour atteindre le Réel?

Qu’est ce qui se faufile de la jouissance de Joyce dans la construction d’un roman polilinguistique, et pour cela même intraduisible, comme Finnegan’s Wake? Comment traduit-on une oeuvre qui est en elle-même une tentative de traduction? Une “retraduction” comme cela a été suggéré (par André Topia), en tenant compte que Joyce semble avoir prévu par avance toutes les variations et traductions posibles?

¿Dans quelle langue traduit-on le sabir, cette “langue franche” que Louis Wolfson a inventée pour son propre usage, en mélangeant quelques langues diverses (Le schizo et les langues), por rendre manifeste par l’écrit son rejet de l’anglais (“la seule langue nécéssaire ” selon le dire du père immigrant aux États Unis) en dépit de l’iddish (“une langue bâtarde”) de sa mère?

En général, ¿dans quelle langue traduit-on les Wahndichtungen (créations poétiques delirantes) dont Freud a parlé en 1908 dans son texte sur les fantasmes hystériques?

¿ Quel rapport y a-t-il entre ces traductions “loufoques” et le “langage privé” que Wittgenstein considère comme non-pertinent, le déclarant inconsistent puisque selon lui le langage, est ou bien social, en tant qu’effet de certaines règles et moyen de se communiquer avec l’autre en se soumettant à son attente, ou ce n’est plus un langage? De fait, un “langage privé” serait par définition impossible à apprendre et aussi bien impossible à traduire. S’il continuait à se prétendre un langage alors qu’il n’est que celui d’un seul et donc incommunicable, pourrait-on dire alors qu’il n’est traduisible que comme jouissance de la lalangue?

Telle est précisement la position de Lacan, aussi bien le Lacan I, structuraliste y linguiste que le Lacan II, poststructuraliste et linguisteril o linguhystérique: et l’inconscient (le parlêtre) ne suit les règles d’aucun jeu publique ou publiable, traduit o traduisible; il n’est rien d’autre que l’effet de la lalangue, laquelle se manifeste toujours sous les espèces d’un langage privé.

Nous sommes aux antipodes de la proposition de Wittgenstein[3] selon laquelle:

“On pourrait imaginer un langage privé dans lequel une personne exprimerait ses expériences intérieures pour son seul usage. Un langage privé est un langage dont les mots “se rapportent à ce qui ne peut être connu que de la personne qui parle : à des sensations personnelles immédiates.”

 

[1] J. Lacan. Le séminaire. Livre XXIV, cours du 19 avril 1977, Ornicar? (#17-18), p. 13, 1979.

[2] Il y a des lacaniens qui trouvent que lalangue est un nom qui résiste a l’article, soit en singulier ou en pluriel. Ce chacune est une preuve du contraire.

[3] Cf. J. Aubert. “De la linguistique à la linguisterie”, en Lacan, l’écrit, l’image. Paris, Flammarion, 2000, pp. 7-25

 

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